Qui veut la peau de l’homéopathie ?
Image Qui veut la peau de l’homéopathie ?
heart interface icon1

Qui veut la peau de l’homéopathie ?


santé

2021 marque l’arrêt du remboursement de l’homéopathie par la sécurité sociale. Parmi les différentes conséquences de cette décision, un plan de licenciement de 650 salariés chez Boiron, entreprise française leader du secteur. Enquête sur le site de Brest, un des premiers des 13 du groupe à fermer cette année.

LOGO LABORATOIRES HOMEOPATHIQUES BOIRON

Depuis l’année dernière, l’homéopathie, un temps remboursée à 65% puis à 30%, ne l’est plus qu’à 15%. Ce taux tombera à zéro cette année. Le groupe pharmaceutique Boiron avait alors annoncé en conséquence un vaste plan de licenciement qui entrera en vigueur le mois prochain. D’autres entreprises du secteur comme le suisse Weleda et le français Lehning conservent leurs effectifs, les granules représentant chez elles une moindre part de marché. La France faisait jusqu’ici, au côté de l’Allemagne et du Luxembourg, figure d’exception européenne sur le remboursement. Mais le dernier recours en conseil d’état vient d’être rejeté.

TUBES D'HOMEOPATHIE BOIRON

Une efficacité remise en question
Le coup fatal avait été porté par l’HAS (Haute Autorité de Santé), dans un avis publié en Juin 2019. Ce rapport bibliographique analysait 1 163 souches homéopathiques, pour 24 symptômes ou affections médicales, à travers plus de 1 000 études cliniques identifiées dans les publications scientifiques. Bien que notant des intérêts potentiels, celui-ci concluait sans équivoque à « une efficacité insuffisamment démontrée pour être proposé au remboursement ». Cette conclusion est argumentée sur la base des biais méthodologiques relevés dans les études, et l’absence de résultats significatifs face à un simple placebo. L’Etat a donc décidé de récupérer les 100 à 150 millions d’euros qui étaient remboursés chaque année, soit 0.6% du budget de la sécurité sociale, mais quelques millions de français concernés.
L’homéopathie, inefficace ? Pour Lydia Villefeu, directrice du centre de distribution de Brest, c’est une hérésie. « Les statistiques montrent que les français sont nombreux à souhaiter se soigner avec l’homéopathie. Et même si elle n’avait qu’un effet placebo, c’est un effet quand même ! »

DIRECTRICE DU SITE DE BOIRON BREST

« La France a décidément du mal à s’ouvrir à différentes médecines. L’homéopathie ne va pas soigner un cancer, mais elle aide par exemple les patients à mieux supporter les effets secondaires de leurs traitements. L’Homéopathie permet une approche différente et complémentaire. De plus, nos produits sont aussi utilisés en agro-alimentaire bio pour soigner les élevages, et là leurs effets ont été prouvés. » Toujours selon Lydia Villefeu, si Boiron en est arrivée là, « c’est essentiellement du à l’acharnement politique pour mettre l’homéopathie à genou ». Et de citer plus particulièrement « Agnès Buzyn, qui en avait fait un combat personnel. Les ministres de l’économie et du travail n’avaient même plus leur mot à dire, tout passait par elle. On a sciemment euthanasié un fleuron français de l’économie de la santé. » Notons ici que l’acupuncture et les cures thermales sont quand à elles encore remboursée à 70%. Or si leurs effets sont officiellement qualifiés de "supérieurs à une absence de soin", les études actuelles n’ont, comme l’homéopathie, pas pu démontrer une efficacité supérieure à un effet placebo...

Une nouvelle logique économique

PLAN DE LICENCIEMENT CHEZ BOIRON

Pour d’autres employés, si le déremboursement est un facteur aggravant, « la restructuration est d’abord un choix économique d’entreprise et non un choix politique ». Ils sont nombreux à reconnaître les avantages de travailler dans cette firme, mais aussi à critiquer les changements à l’œuvre depuis son entrée en bourse.

Toujours selon ces salariés, « la casse, on la voyait venir depuis plusieurs années avec une baisse d’activité progressive sur certains sites de production et de distribution. N’aurait-on pas pu mieux anticiper, voir éviter d’en arriver là ? » s’interrogent-ils. « Il est possible que la direction ait vu cela comme une opportunité stratégique de se séparer des sites et postes les moins rentables. »

SALARIEE DE L'ENTREPRISE PHARMACEUTIQUE BOIRON

Stratégie aussi de délocalisation ? Face à la baisse de son chiffre d’affaire en France, l’entreprise cherche des relais de croissance à l’étranger. Une sous-traitance de production a par exemple été mise en place cette année pour une nouvelle gamme de produits probiotiques, en Italie.

LABORATOIRES BOIRON SITE DE PREPARATION DE BREST

Dans l’entrepôt de Brest, des milliers de boîtes de granules étaient réparties et expédiées chaque jour en Bretagne Ouest. Cette tâche incombera maintenant aux site de Rennes et de Nantes. Ici, si l’annonce a été difficile à digérer, aujourd’hui tous s’accordent à dire que le plan de départ a été très correctement négocié par leurs représentants. Accompagnement à la formation, accompagnement psychologique, propositions de mutation géographique, primes supra-légales de départ, aide à la création d’entreprise, etc.

TUBES D'HOMEOPATHIE BOIRON

Un avenir incertain

Malgré une sortie confortable, un licenciement laisse toujours des traces. « Dans notre société, on se définit en grande partie par le travail que l’on fait » lâche une salariée. « Boiron et l’homéopathie, c’était une fierté » acquiesce une autre. Les projets de reconversions sont plus ou moins mûris. Lydia Villefeu se voit bien devenir consultante et médiatrice scientifique. « J’aimerai devenir une personne ressource pour mon territoire. Promouvoir autour de moi, dans les communes, les universités, l’importance de la prévention dans la santé. La société du Care (prendre soin) au lieu du Cure (soigner), c’est mon cheval de bataille ». D’autres envisagent un retour en officine. Tous resterons dans le Finistère : « Un breton reste en Bretagne ! » rit une préparatrice.

DIRECTRICE DU SITE DE BOIRON BREST DEVANT UN MINDMAP

Si certains ont des doutes pour leur avenir professionnel, beaucoup confient avoir aussi « peur pour l’avenir de l’homéopathie en France ». L’arrêt du remboursement provoquera aussi l’arrêt des prix contrôlés, laissant un marché d’offre et de demande vulnérable à la spéculation. Ceci est à mettre en perspective avec une autre variable d’ajustement : les complémentaires santé, pour qui ce changement de stratégie de santé publique représente un nouveau marché. « Il ne faudrait pas cette approche de la santé devienne l’apanage des classes les plus aisées de notre société » prévient une salariée.

Au dehors, sur les grilles de l’entreprise, la banderole « Salariés virés, actionnaires blindés » vient d’être remplacée. On peut maintenant lire « Plan social : 18 talents à recruter ! ». Aujourd’hui, sous le ciel gris, la colère semble avoir été digérée et l’on regarde maintenant vers l’avenir.

DIRECTRICE DU SITE DE BOIRON BREST

texte et photos : Oscar Chuberre



Autres Articles

play icon

Présentation du Collectif DR

arrow-up icon arrow-up icon